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« Le plus grand secret du bonheur, c’est d’être bien avec soi-même. »
Fontenelle, Du Bonheur. 


Elle est prête. Elle porte une jolie robe bleue qui met en valeur la couleur de ses iris. Elle sait qu’elle est belle. Elle se sent forte avec sa robe, ses talons et son maquillage. Mais tout cela n’est qu’apparence, une illusion qui l’aide à se sentir importante, car il suffit de retirer la robe, les talons et de gratter le maquillage et derrière ne subsistera qu’une poupée triste et fragile.
Et pourtant, il suffirait d’un rien pour que les choses soient différentes.
Il suffirait qu’elle ouvre les yeux, ses jolis yeux bleus, sur les raisons qui la rivent au quotidien et l’empêchent d’avancer.
Il lui suffirait de si peu pour arriver au sommet…
Elle est nerveuse dans sa jolie robe bleue, elle a tout préparé pour le dîner d’affaires que son mari organise chez eux pour ses clients les plus fidèles. Il dirige un magasin d’électroménager dans une petite ville de province du centre de la France et les commandes patinent ces derniers temps. C’est donc pour lui le moyen de relancer la machine en lui injectant du carburant. Il a d’ailleurs commandé de très bons vins et elle a étudié des recettes de cuisine.
— Tu comprends, lui a-t-il affirmé, s’ils se régalent, ils signeront tous de grosses commandes. Je compte sur toi pour les mettre dans ton assiette !!!!!
Il est évident qu’il se trouve très drôle.
Elle sourit en pensant à son rôti.
Les premiers invités sont à l’heure pile.
Elle qui fut autrefois parisienne ne peut s’empêcher de sourire de cette ponctualité. Mais elle s’y est habituée.
Avec le temps, on s’habitue à tout.
Même aux provinciaux qui arrivent à l’heure !
Eh oui ! se dit-elle, c’est le charme de la répétition, elle nous berce dans une illusion de normalité. Par exemple, si je recevais mes invités en pantoufles, ils trouveraient ça bizarre la première fois, mais si je recommençais à chaque fois, ils n’y feraient plus attention.
Elle a cette pensée qui lui traverse l’esprit et la fait sourire, pourtant jamais elle ne recevrait en pantoufle.
Elle aurait trop peur d’être ridicule. En plus, elle supporte bien les talons hauts et finalement l’extravagance ne l’attire pas plus que ça. Sa vie normale lui convient.
C’est ce qu’elle croit !
Elle s’approche des premiers invités. Ceux qui sont arrivés pile à l’heure. Elle les connaît bien, ils gèrent ensemble plusieurs restaurants de la région.
Ah ! Travailler avec mon mari, MOI, je n’aimerais pas du tout !
Ça tombe bien, elle ne travaille pas.
Le couple de restaurateurs, ce sont de gros clients du magasin de son mari.
Elle sait qu’elle doit être très très aimable.
La cavalcade des lieux communs arrive au galop, les syllabes se prêtent avec aisance à ce défilé d’effets plus démonstratifs les uns que les autres.
— Ma chèêèêrrre, cômmme c’est aiîmaable, de nous recevoir !!!!
Comme elle a l’habitude des mondanités, ça vient automatiquement, sans réfléchir.
— C’est un tellll plaiîsirrr de vous avoir…
Les mots semblent enrichis de divers sons et voyelles additionnels comme si leur manque de consistance nécessitait un enrobage supplémentaire.
Comme un flan un peu mou recouvert de fruits rouges.
Ou un homme se délectant du récit de ses conquêtes sexuelles.
Bref ! La démonstration dure une bonne quinzaine de minutes, le temps que tout le monde soit arrivé. Vu qu’ils sont tous provinciaux, ils sont tous à l’heure.
Le mari leur sert une coupe de champagne pour fêter… Il ne sait pas exactement ce qu’il va fêter. Donc il improvise.
— À la santé de tous ! Il faut nous réjouir d’être en bonne santé et de partager ce moment ensemble !
Chacun se regarde dans les yeux en souriant et choque sa coupe contre celles des autres.
— Les affaires reprennent, s’exclame un invité, il était temps !
Précision importante : il y a en tout six invités. Le couple d’hôteliers qui est arrivé à l’heure pétante ; le second gère des restaurants et le troisième, des boîtes de nuit.
Elle est la seule à ne pas travailler avec son mari, officiellement tout au moins !
— Heureusement qu’on a les reins solides, continue le gérant de discothèque, sinon, on était cuit.
Et là, elle pense à son rôti.
Elle se précipite à la cuisine pour l’éteindre.
Quand elle revient, son mari est en grand dithyrambe de positivisme. Elle sait que c’est sa méthode pour leur donner envie d’investir. Pour remonter le moral des troupes, comme il dit !
— Vous voyez, les gens ont besoin de s’amuser après tout ça (par tout ça, il entend la longue période de confinement et d'incertitude, suite à la crise du Covid-19). Toi, Antoine, il te faut mes nouvelles lampes à néon, je vais te montrer, elles sont incroyables, les jeunes se précipiteront dans tes discothèques, ils ont besoin de nouveautés, il faut se renouveler sans cesse, c’est évident…
Elle écoute sa litanie comme les autres, chaque couple a son offre ciblée. Il fait ça bien son mari.
Il se bat comme un lion.
Elle l’entend rugir :
— Mes nouveaux congélateurs sont hyperconnectés, grâce à cette technique, rien ne se perd jamais…
C’est reparti pour un tour de piste pendant qu’elle apporte le plat de résistance ; le rôti de veau, elle s’est dit que ça plairait à tout le monde et c’est plus chic que le porc.
Elle est à son maximum, elle sourit beaucoup, elle s’évertue à être la plus agréable possible, mais tout à coup, la femme de l’hôtelier lui sort de sa voix la plus aigüe, un petit ton haut perché bien aiguisé :
— Tout est si propre chez toi, Anne, c’est merveilleux… Tu es une vraie spécialiste du ménage !
Comme s’il fallait enfoncer le clou, son mari ajoute (le sien pas celui de l’hôtelière !) :
— Avec tout le matériel que je lui apporte du magasin, elle est équipée pour le coup ! Mon dernier aspirateur est incroyââblle…
Et il y va une nouvelle fois de son couplet de commercial pendant qu’elle fait son possible pour avaler la remarque sur ses talents de ménagère.
Elle boit un verre d’eau.
Ça ne passe pas.
La remarque reste coincée.
Le voisin de droite dégaine à son tour.
— Ce rôti est absolument délicieux ! En plus d’être une ménagère hors pair, Anne est aussi une formidable cuisinière !
Et pour asséner le coup de grâce, celui de gauche y va de sa petite saillie qu’il croit drôle ou spirituelle, allez savoir !
— Ah ! Ah ! Sacré veinard ! Tu as la femme de ménage et la cuisinière sous le même toit. Et en plus… Je ne voudrais pas être indélicat, mais rudement séduisante… Tu es un sacré malin !
Elle pense : espèce de connard ! Mais elle lui sourit. Un petit sourire mi-figue mi-raisin, le genre un peu vexé tout de même.
Et à partir de ce moment-là, sa soirée sera mauvaise.
Elle rumine.
Si elle avait pu les virer d’un coup de pied au derrière, elle l’aurait fait. Il faut dire que ça l’aurait peut-être soulagée et elle serait passée à autre chose. Mais un tel comportement est inenvisageable. Du coup, ça lui reste sur l’estomac. Comme un plat trop lourd, elle ne digère pas. Elle y pense encore en apportant le dessert.
Elle a hâte maintenant que le dîner se termine.
À chaque bouchée de mousse au chocolat, elle ressasse, la remarque passe en boucle, impossible de décrocher. Elle essaye pourtant, elle tente de s’intéresser à la discussion qui tourne autour d’un soi-disant complot sur un vaccin contre le coronavirus dans lequel les gouvernements infiltreraient des puces pour mieux contrôler les populations.
Passionnant.
Un vrai film de science-fiction !
Ça change de la propagande de son mari pour vendre son matériel.
Elle tâche de s’intéresser, mais chacun y va de sa théorie.
La valse des opinions.
Elle s’efforce d’avoir une opinion, elle aussi, peut-être que ça la crédibiliserait, la ferait entrer dans le groupe de ceux qui « bossent », de ceux qui font tourner la machine, de ceux qui ont un avis sur tout. Elle se creuse la cervelle pour rassembler les informations disparates qu’elle a pu lire de part et d’autre.
Elle n’a pas assez d’éléments pour se faire une opinion.
Rien à faire.
Elle se contente donc de hocher la tête en souriant un peu jaune (car la remarque de tout à l’heure reste toujours coincée).
Femme de ménage !
Cuisinière !
Connard !
Elle essaye de se convaincre qu’il a dit ça pour rire.
Mais ce n’est pas drôle !
Pour être désagréable ?
Non. Elle s’avoue que ce ne serait pas logique. Il n’a aucune raison d’être désagréable.
Alors ?
Il a dit ça parce qu’il le pense, ma vieille, il pense que tu es une bonne à tout faire, car tu ne travailles pas.
Pourtant, si.
Que fait-elle de différent, Mâdaâaâme l’hôtelière quand elle astique ses chambres ?
Elle oublie l’essentiel. Madame l’hôtelière a un salaire.
Pas elle.
Et ça change tout.
Son labeur n’est pas reconnu.
Elle n’est pas reconnue !
Les conversations vont bon train, le gérant de discothèque raconte des blagues et elle fait mine d’écouter, de sourire même, toujours jaune, son esprit est ailleurs, il se repasse encore et encore l’instant de cette remarque qui lui a gâché la soirée.
Elle aurait pu passer une bonne soirée si la remarque n’était pas restée coincée.
Quel dommage !

****

La réception est terminée. Son mari est ravi. Il se frotte les mains de contentement en la laissant ranger.
— Bravo ! C’était très réussi. Je suis épuisé, je monte me coucher.
Elle le rejoint une heure plus tard, mais elle n’arrive pas à s’endormir. Elle entend la remarque encore et encore, comme un vieux disque rayé qui repasserait le même refrain, ça l’incommode et pourtant elle ne soulève pas le diamant. Elle reste clouée à cet instant. Indéfiniment.
Si seulement elle avait pu voir le couple d’hôteliers, le couple dans la voiture en rentrant chez eux, si elle avait pu les entendre :
— C’était délicieux ! Et Anne, quelle maîtresse de maison hors pair, elle est fabuleuse !
— Et très belle aussi, ajoute le mari.
Si elle avait entendu ça, il est probable que sa soirée aurait été meilleure.
Mais elle ne peut pas les entendre.
De toute façon, elle aurait pu y voir aussi un sous-entendu.
Qui sait ?
Elle imagine les pensées à l’affût, les pensées qui se tapiraient derrière les remarques, les pensées désobligeantes…
Si seulement elle n’était pas aussi fragile.
Il ne suffit pas de mettre des talons hauts et une belle robe pour être sûre de soi.
Ce serait trop facile !
La pauvre n’est pas sortie de l’auberge.
Car son mari a prévu beaucoup de dîners !


FIN de la première nouvelle.

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